PARRHÈSIA, 25 ANS ET TOUJOURS DANS LA BARQUE !

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Pour ouvrir cette 25ᵉ année de Parrhèsia, nous avons choisi Le Christ dans la tempête sur la mer de Galilée, peint par Rembrandt en 1633 (il est âgé seulement de 26 ans !). Nous aurions pu retenir une image plus paisible pour célébrer vingt-quatre années parcourues et entrer dans la vingt-cinquième, mais cette barque malmenée par les vagues, cette voile déchirée, ces hommes qui s’affairent au milieu d’une mer devenue incontrôlable nous semblent finalement beaucoup plus proches de ce qu’est une aventure entrepreneuriale, de ce que vivent et traversent nos clients et participants et, plus largement encore, de ce que signifie agir dans un monde dont nous ne sommes jamais les maîtres.

Le tableau représente l’épisode évangélique de la tempête sur le lac de Galilée. Rembrandt choisit  un instant très particulier du récit : celui où rien n’est encore résolu. Le vent souffle, la mer se déchaîne, l’eau envahit la barque et les disciples ignorent encore comment tout cela va finir. Le peintre ne représente pas le dénouement, lorsque le Christ aura apaisé la tempête et que la mer sera redevenue calme ; il nous installe au contraire dans cet entre-deux inconfortable où les hommes doivent continuer d’agir alors même qu’ils ne savent plus s’ils pourront maîtriser ce qui leur arrive.

 

Lorsque le réel résiste

Il y a quelque chose de profondément contemporain dans cette scène. Depuis la création de Parrhèsia en 2002, nous avons vu se succéder les crises économiques, les transformations des entreprises, les bouleversements du travail et du management, l’évolution des comportements et l’effacement progressif de certains repères collectifs. L’irruption récente de l’intelligence artificielle accélère encore ce mouvement en transformant notre rapport à la connaissance, à la décision, à la création et peut-être, plus fondamentalement, la représentation que nous nous faisons de l'humain et de sa place dans le monde professionnel et au travail.

Face à ces bouleversements, nous réagissons assez souvent comme les personnages du tableau de Rembrandt. Certains s’arc-boutent sur les cordages, d’autres tentent de maintenir la voile, plusieurs cherchent désespérément à sauver ce qui peut encore l’être. Toutes les attitudes humaines devant l’incertitude semblent réunies dans quelques mètres carrés : l’action, la peur, l’agitation, le découragement, la recherche d’une solution, mais aussi la confiance et l’espérance que tout ne s’arrête pas à ce que nous sommes capables de maîtriser.

Nos organisations ne font finalement pas autre chose lorsqu’elles affrontent l’incertitude. Nous essayons de prévoir, d’organiser, de mesurer, de contrôler et de sécuriser ; nous élaborons des procédures, mettons en place des indicateurs, construisons des modèles et des dispositifs destinés à réduire autant que possible la part d’imprévisible (nous intervenons et avons suffisamment écrit sur les MICs™). Cette volonté est parfaitement légitime et même nécessaire : personne ne saurait conduire une organisation en renonçant à anticiper ou à agir. Mais l’expérience finit également par nous apprendre qu’il existe toujours une part du réel qui résiste à nos modèles et échappe à notre volonté de maîtrise. La véritable question n’est donc plus seulement de savoir comment éviter les tempêtes, mais comment continuer à naviguer lorsque la tempête est là.

 

Le treizième disciple

C’est ici qu’un détail extraordinaire du tableau prend tout son sens. Rembrandt (et c'est ici son génie !) ne s’est pas contenté de représenter Jésus entouré de ses douze disciples : il s’est lui-même introduit dans la barque ! Parmi les hommes ballottés par la tempête se trouve ainsi un treizième disciple dont le visage, tourné vers nous, est celui du peintre (cela doit être d'ailleurs le seul tableau où il s'est représenté lui-même).

Ce choix transforme profondément l’œuvre. Rembrandt aurait pu demeurer à l’extérieur de la scène et représenter, avec tout son génie, ce qui serait arrivé à quelques hommes sur le lac de Galilée seize siècles auparavant. Il choisit au contraire de franchir la distance qui sépare le peintre de son sujet. Il ne contemple plus la tempête depuis la rive : il monte dans la barque.

Mais il fait davantage encore. Alors que les autres personnages sont absorbés par ce qui leur arrive, le treizième disciple tourne son regard vers nous. Par ce regard, Rembrandt abolit à son tour la distance qui séparait le spectateur du tableau. Que l’on soit croyant ou non, la question devient universelle : cette histoire est celle de tous ceux qui se trouvent un jour confrontés à un réel qui leur résiste et qu’ils ne peuvent entièrement maîtriser. Nous pouvons rester sur la rive et commenter ce que font ceux qui affrontent les vagues ; nous pouvons aussi accepter d’entrer dans la scène et nous demander quelle serait notre propre attitude lorsque ce que nous pensions maîtriser cesse soudain de nous obéir.

Cette image du treizième disciple dit assez précisément quelque chose de ce que nous avons voulu faire avec Parrhèsia depuis bientôt vingt-cinq ans. Le métier de consultant comporte toujours le risque de rester sur la rive, d’observer les organisations à distance et d’expliquer à ceux qui sont embarqués ce qu’ils devraient faire à partir de modèles suffisamment cohérents pour fonctionner sur le papier. Or le réel de l’entreprise est infiniment plus complexe. Il est fait de contraintes, de contradictions, d’histoires personnelles, de rapports de pouvoir, de fragilités, de responsabilités, de décisions difficiles et, surtout, de femmes et d’hommes qui doivent agir sans jamais disposer de toutes les informations ni maîtriser toutes les conséquences de leurs choix.

Accompagner véritablement suppose alors de monter dans la barque, non pour prendre la place de ceux qui la conduisent, mais pour travailler avec eux à partir du réel qu’ils rencontrent. Cela signifie comprendre avant de prescrire, discerner avant d’agir, accepter la complexité plutôt que de la masquer derrière des recettes, aider à décider lorsque les certitudes manquent et, surtout, ne jamais oublier que derrière les organisations, les fonctions et les processus se trouvent toujours des personnes humaines. Nous vous rassurons... Nous ne nous prenons jamais pour des " Sauveurs", et c'est en cela que la place de Rembrandt sur le tableau est absolument... fascinante pour nous...

 

Ce qui demeure lorsque tout bouge

Il reste enfin, au cœur du tableau, une présence plus silencieuse que toutes les autres. Tandis que les disciples s’agitent et que la tempête occupe presque tout l’espace, le Christ est dans la barque. Il n’a pas empêché la tempête de se lever et sa présence ne dispense personne d’agir : les hommes doivent toujours tenir les cordages, manœuvrer la voile et affronter les vagues. Mais cette présence introduit au cœur même du chaos une autre mesure du réel et rappelle, pour ceux qui croient comme pour ceux qui peuvent simplement recevoir la force symbolique de cette scène, que ce qui paraît à un instant occuper tout l’horizon n’est pourtant jamais toute la réalité.

Cette image porte une conviction qui s’est renforcée au fil de ces vingt-quatre années : plus le monde s’accélère, plus nous avons besoin de savoir ce qui ne doit pas être emporté par l’accélération. Plus les organisations se transforment, plus il devient nécessaire de nous interroger sur ce que nous voulons préserver et transmettre. Plus les outils deviennent puissants, plus la question de la finalité de leur usage devient essentielle. Et plus nous parlons de "ressources humaines", de "capital humain" ou désormais d’intelligence artificielle, plus il nous semble urgent de rappeler une évidence que notre vocabulaire finit parfois par nous faire oublier : manager n’est pas administrer des "ressources humaines", c’est travailler avec des personnes humaines.

C’est probablement là que se trouve aujourd’hui encore le fil conducteur de Parrhèsia : aider à regarder le réel tel qu’il est sans renoncer à ce qui doit orienter notre action. La dignité de la personne, la responsabilité, la liberté, la parole donnée, le courage de décider, la capacité de discerner, l’attention portée aux conséquences de nos actes et le souci de transmettre ne sont pas des valeurs décoratives que l’on affiche lorsque la mer est calme. Elles deviennent précisément essentielles lorsque les circonstances rendent leur exercice plus difficile.

 

Depuis 25 ans, dans la barque

Après vingt-quatre années de navigation, Parrhèsia entre donc dans sa 25ᵉ année. Nous ne savons évidemment pas davantage aujourd’hui qu’en 2002 quelles tempêtes nous aurons à traverser, quelles transformations bouleverseront encore les entreprises ou quels nouveaux défis obligeront les dirigeants et les managers à revoir ce qu’ils pensaient acquis. L’expérience nous a seulement appris que prétendre supprimer l’incertitude serait probablement la plus dangereuse des illusions.

Mais il y a une chose dont nous sommes certains.

Depuis bientôt vingt-cinq ans, nous sommes dans la barque.

Nous y sommes avec les dirigeants qui doivent décider lorsque les choix sont difficiles, avec les managers qui doivent tenir le cap lorsque les repères deviennent incertains, avec les équipes qui traversent les transformations et avec les milliers de participants que nous avons rencontrés en formation et qui nous ont, eux aussi, appris une part de notre métier. Nous y sommes lorsque la mer est calme, bien sûr, mais notre métier prend probablement tout son sens lorsqu’elle commence à s'agiter.

Nous n’avons jamais voulu être de ceux qui expliquent depuis la rive comment les autres devraient naviguer. Nous avons choisi d’être à leurs côtés, dans la complexité du réel, avec ce que nous avons appris, avec nos convictions, avec nos méthodes, mais aussi avec nos doutes, nos erreurs et cette expérience patiemment construite au fil de vingt-quatre années de rencontres et d’accompagnements.

C’est ce que le treizième disciple de Rembrandt nous rappelle avec une force singulière. On peut regarder la tempête de l’extérieur, l’analyser, la commenter et expliquer à ceux qui la traversent ce qu’ils auraient dû faire. Ou l’on peut choisir de monter dans la barque. Depuis 25 ans, nous avons choisi la barque.

Et quelles que soient les mers qui nous attendent, c’est là que nous serons encore : dans la barque, avec vous.

Sophie GIRARD
Jean-Olivier ALLEGRE
Philosophe (toujours), consultant (très souvent), veilleur (autant que possible)

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MICs™ Incertitude management

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