Sophrosynè et Doctrine du Milieu, la rencontre de 2 mondes

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Il est des civilisations que tout semble séparer et qui, pourtant, se rejoignent autour d’une même intuition fondamentale. La Grèce Antique et la Chine confucéenne appartiennent à celles-là. Elles ne pensent ni le monde, ni l’homme, ni la cité à partir des mêmes catégories ; elles ne partagent ni la même métaphysique, ni la même histoire, ni la même conception du divin. Pourtant, toutes deux ont placé au cœur de la sagesse humaine une exigence qui nous est devenue étrangement étrangère : celle de la mesure. Pour les Grecs, l’humain se perd lorsqu’il cède à l’hybris, lorsqu’il franchit la limite, absolutise sa puissance, oublie sa condition et prétend imposer sa volonté au réel. Pour Confucius et la tradition confucéenne, l’homme juste est précisément celui qui sait trouver, dans chaque situation, la position, l’attitude et l’action ajustées qui rendent possible l’harmonie. D’un côté, la sophrosynè, la maîtrise de soi et le sens de la mesure ; de l’autre, le Zhongyong, la doctrine du Milieu. Deux langues, deux univers, mais peut-être une même question : comment devenir suffisamment maître de soi pour ne plus prétendre être maître de tout ?

 

L’hybris : lorsque l’homme ne reconnaît plus aucune limite

Le mot grec hybris est généralement traduit par « démesure », mais cette traduction peut devenir trompeuse si nous n’y voyons qu’une simple exagération quantitative, le fait d’en faire « trop ». L’hybris désigne quelque chose de beaucoup plus profond : le moment où l’homme cesse de reconnaître qu’il existe une limite qui ne dépend pas de lui et qu’il ne lui appartient pas de franchir. Il ne s’agit donc pas seulement de vouloir beaucoup, mais de considérer que rien ne saurait légitimement limiter notre volonté, notre désir, notre pouvoir ou notre savoir. L’homme livré à l’hybris ne supporte plus qu’une réalité puisse lui résister ; il ne veut plus recevoir sa place dans le monde, il entend la déterminer lui-même et, progressivement, se concevoir comme la mesure de toute chose.

C’est pourquoi la notion d’hybris est inséparable, chez les Grecs, d’une conception du monde dans laquelle l’homme appartient à un ordre qui le précède et le dépasse. Il n’est ni l’origine du monde, ni son propriétaire, ni son souverain absolu. Il existe des réalités qu’il n’a pas créées, des limites qu’il n’a pas instituées et des conséquences auxquelles sa volonté ne saurait se soustraire. Lorsque cette conscience disparaît, la puissance humaine cesse d’être ordonnée et devient démesure. Le problème n’est donc pas la puissance en elle-même, mais la puissance qui ne reconnaît plus rien au-dessus d’elle, rien devant elle, rien qui puisse lui dire : jusque-là, mais pas au-delà.

La tragédie grecque n’a cessé d’explorer cette bascule. Œdipe veut savoir jusqu’au bout et croit pouvoir arracher au réel la totalité de son secret ; Créon transforme l’autorité légitime du gouvernant en volonté absolue qui ne tolère plus aucune contestation ; Agamemnon franchit les frontières de ce que son rang lui permet ; Xerxès, chez Hérodote, apparaît comme la figure d’un souverain dont la puissance devient si excessive qu’il prétend soumettre jusqu’aux éléments naturels à sa volonté. Dans toutes ces histoires revient la même structure : l’homme se perd au moment précis où il cesse d’accepter qu’il existe quelque chose qu’il ne maîtrise pas.


Quand la démesure produit son propre aveuglement

Les Grecs de l’Antiquité avaient compris avec une extraordinaire profondeur que la démesure ne conduit pas seulement à l’erreur : elle produit progressivement l’incapacité même de percevoir que l’on est en train de se tromper. L’hybris conduit à l’atê, cet égarement, cet aveuglement de l’esprit par lequel celui qui franchit les limites devient de moins en moins capable de les voir. Plus sa puissance augmente, plus sa perception du réel se déforme ; plus il réussit à imposer sa volonté, plus il en vient à croire que cette volonté constitue à elle seule une justification suffisante. La démesure est ainsi redoutable parce qu’elle se nourrit d’elle-même : la réussite donne à celui qui la pratique la conviction qu’il avait raison de ne reconnaître aucune limite.

Le mouvement tragique pourrait alors être résumé ainsi : hybris, aveuglement, désordre, catastrophe, restauration de la mesure. La Némésis qui intervient ensuite ne doit pas être comprise comme la simple vengeance de divinités jalouses de la grandeur humaine. Elle exprime beaucoup plus profondément le retour du réel contre celui qui a cru pouvoir s’en affranchir. Il existe un ordre des choses, et cet ordre finit par se rappeler à celui qui prétend l’abolir. Autrement dit, les conséquences ne disparaissent pas parce que nous avons décidé de ne plus les regarder.

Cette intuition grecque contient déjà une distinction dont notre modernité aurait sans doute intérêt à retrouver la force : ce qui est possible n’est pas nécessairement légitime. La possibilité technique, politique ou biologique ne constitue jamais à elle seule un critère suffisant pour décider de ce qui doit être fait. Pouvoir n’est pas devoir. Être capable de transformer une réalité ne signifie pas encore que nous ayons raison de la transformer. La puissance ne crée pas la mesure ; au contraire, plus elle grandit, plus la question de la mesure devient essentielle.


La sophrosynè : la puissance de se gouverner soi-même

Face à l’hybris, les Grecs ont développé l’idéal de sophrosynè — σωφροσύνη — terme difficile à traduire par un mot français unique tant il rassemble plusieurs dimensions : tempérance, maîtrise de soi, modération, lucidité, équilibre intérieur, santé du jugement. Mais au-delà de ces traductions, la sophrosynè désigne une disposition fondamentale : être suffisamment ordonné intérieurement pour ne pas devenir l’esclave de sa propre puissance, de ses passions, de ses désirs ou de ses certitudes.

La sophrosynè n’est donc nullement une vertu de faiblesse ou de renoncement. Elle suppose au contraire une force particulière, car il est souvent beaucoup plus difficile de contenir une puissance que de l’exercer. Celui qui peut tout faire mais choisit de ne pas tout faire manifeste une maîtrise supérieure à celui qui se laisse entraîner par chacune de ses possibilités. La sophrosynè n’interdit ni l’ambition, ni le courage, ni l’action ; elle empêche simplement que l’ambition se transforme en mégalomanie, le courage en témérité et l’action en fuite en avant. Elle ne détruit pas le désir, elle lui donne une forme ; elle ne supprime pas la puissance, elle l’ordonne.

C’est dans cet esprit qu’il faut entendre la célèbre maxime delphique Mèden agan — μηδὲν ἄγαν — : « rien de trop ». Une civilisation fascinée par la transgression pourrait n’y voir qu’une morale étroite de la modération, voire une invitation à la médiocrité. Ce serait exactement manquer son sens. « Rien de trop » ne signifie pas : ne rien entreprendre de grand. Cela signifie : ne jamais laisser la grandeur devenir démesure. La véritable mesure n’est pas la petitesse ; elle est la capacité à donner à toute puissance, à toute ambition et à tout désir la forme qui leur permet de demeurer féconds au lieu de devenir destructeurs.

 

Confucius et la doctrine du Milieu

À plusieurs milliers de kilomètres du monde grec, la tradition confucéenne développe, par un chemin très différent, une intuition étonnamment proche. Le Zhongyong, généralement traduit par Doctrine du Milieu ou Invariable Milieu, constitue l’un des textes fondamentaux du confucianisme. Là encore, les mots peuvent nous tromper. Le « milieu » dont il est question n’est ni le compromis permanent, ni une position intermédiaire entre deux extrêmes, ni une forme de prudence molle qui éviterait toute affirmation trop forte. Il ne s’agit pas de devenir moyennement courageux, moyennement généreux, moyennement exigeant ou moyennement juste.

Le zhong renvoie beaucoup plus profondément à la capacité d’occuper la position juste, c’est-à-dire celle qui convient à la situation, au moment, aux personnes et aux responsabilités concernées. La sagesse confucéenne est ainsi une sagesse de l’ajustement. Elle ne demande pas d’appliquer mécaniquement une règle abstraite indépendamment des circonstances, mais de discerner ce qui est juste ici et maintenant. Il peut être juste de parler et juste de se taire ; juste d’attendre et juste d’agir immédiatement ; juste de pardonner et juste de sanctionner ; juste de céder et juste de tenir. La vertu ne réside pas dans l’adoption systématique d’un même comportement, mais dans la capacité à répondre justement à la singularité du réel.

Nous retrouvons ici une conception particulièrement exigeante de la maturité. L’homme sage n’est pas celui qui s’est doté d’un catalogue de réponses qu’il reproduirait invariablement, mais celui qui a suffisamment travaillé sur lui-même pour ne plus être prisonnier de ses réactions automatiques. Il peut alors ajuster son comportement à ce que la situation demande réellement et non à ce que son humeur, son désir ou son ego voudraient lui imposer.


De l’équilibre intérieur à l’harmonie

Le Zhongyong distingue d’une manière particulièrement intéressante le zhong, que l’on peut approcher par l’idée de centre ou d’équilibre, et le he, l’harmonie. Cette distinction permet de comprendre que l’équilibre confucéen ne consiste pas à supprimer les mouvements intérieurs, les passions ou les émotions. L’homme juste n’est pas un être devenu insensible. Il continue d’éprouver la joie, la tristesse, la colère, la peur ou le désir ; mais ces mouvements ne le gouvernent plus sans mesure.

La question devient alors celle de leur juste expression. La colère, par exemple, n’est pas nécessairement mauvaise. Il existe des situations dans lesquelles ne jamais se mettre en colère pourrait même révéler une profonde indifférence morale. Mais encore faut-il que cette colère soit dirigée vers ce qui mérite réellement de la susciter, qu’elle intervienne au moment juste, avec l’intensité juste et sous une forme qui ne détruise pas ce qu’elle prétend défendre. Ce qui caractérise la sagesse n’est donc pas l’absence d’émotion, mais l’émotion ajustée.

Lorsque cette justesse intérieure se traduit dans l’action et dans la relation, elle produit l’harmonie. On pourrait résumer le mouvement confucéen de la manière suivante : équilibre intérieur, expression ajustée, harmonie extérieure. L’harmonie n’est alors ni uniformité ni absence de conflit ; elle naît de la capacité de chacun à occuper sa juste place et à entrer en relation avec les autres selon une mesure appropriée. Là encore, l’ordre extérieur suppose d’abord un travail intérieur.

 

La limite grecque et l’ajustement confucéen

La proximité entre ces deux traditions ne doit cependant pas masquer leur différence. La pensée grecque de l’hybris met d’abord l’accent sur la limite. Elle rappelle à l’homme qu’il n’est pas tout, qu’il ne sait pas tout, qu’il ne peut pas tout et qu’il ne lui appartient pas de vouloir tout. La sagesse commence donc lorsque l’individu renonce à se concevoir comme une puissance illimitée et accepte d’habiter sa condition. La sophrosynè rétablit en lui cette conscience de la proportion.

La tradition confucéenne insiste davantage sur l’ajustement relationnel. L’homme n’existe jamais seul ; il se découvre fils, père, frère, ami, responsable, gouvernant ou gouverné, maître ou disciple. Sa conduite ne peut donc être pensée indépendamment des relations dans lesquelles elle s’inscrit. Être juste signifie trouver la manière appropriée d’habiter chacune d’elles, en tenant compte de sa place, de ses devoirs et de la situation concrète.

Le Grec pourrait ainsi dire : reconnais la limite que tu ne dois pas franchir. Le confucéen dirait plutôt : trouve la juste manière d’être en relation avec ce qui t’entoure. Dans un cas, la sagesse protège contre la démesure ; dans l’autre, elle recherche l’harmonie. Mais toutes deux commencent par un même déplacement : le moi cesse de se prendre pour la mesure du monde.


Aristote, le trait d’union inattendu

La pensée d’Aristote permet d’aller encore plus loin dans ce rapprochement. Avec sa théorie de la vertu comme mesotès, le juste milieu, il donne à la sagesse grecque de la mesure une formulation qui devient étonnamment proche du Zhongyong confucéen. Là encore, il ne s’agit nullement de rechercher une moyenne arithmétique. Le courage, par exemple, se situe entre la lâcheté et la témérité, mais il serait absurde d’imaginer qu’un homme courageux doive prendre exactement la moitié des risques d’un téméraire.

La vertu consiste à trouver ce qui convient, dans une situation donnée, envers les bonnes personnes, au bon moment, pour les bonnes raisons et de la manière appropriée. Autrement dit, la mesure aristotélicienne est déjà une forme d’ajustement. Elle ne réduit pas l’intensité de l’action ; elle lui donne sa justesse. Il existe des situations dans lesquelles la juste mesure exige beaucoup et d’autres dans lesquelles elle commande de retenir son geste. Parfois la parole juste sera douce ; parfois elle devra être ferme. Parfois le courage consistera à avancer ; parfois à renoncer. Le contraire de la démesure n’est donc jamais la médiocrité, mais la juste proportion.

C’est ici que les traditions grecque et confucéenne se rencontrent peut-être le plus profondément : la sagesse ne consiste pas à agir moins, mais à agir juste.


Une civilisation qui a perdu le sens de la mesure ?

Ces philosophies anciennes prennent une puissance singulière lorsqu’on les confronte à notre époque, tant notre civilisation semble avoir érigé l’illimitation en horizon. Toujours plus vite, toujours plus loin, toujours plus puissant, toujours plus performant, toujours plus connecté, toujours davantage capable de transformer le monde, les corps, le vivant, les comportements et peut-être bientôt l’homme lui-même. Le progrès tend spontanément à être défini comme une augmentation continue de nos possibilités, au point que la seule apparition d’une possibilité nouvelle semble parfois suffire à créer l’obligation de l’explorer.

La question moderne devient alors : puisque nous pouvons le faire, pourquoi ne le ferions-nous pas ? Les Grecs auraient probablement inversé la formulation : parce que nous pouvons le faire, devons-nous pour autant le faire ? Toute la question de la mesure se trouve dans cet écart. Une puissance nouvelle ne supprime jamais l’interrogation morale ; elle la rend plus urgente. Plus une civilisation peut agir sur le monde, plus elle a besoin d’apprendre à discerner ce qu’elle ne doit pas faire. Plus sa puissance croît, plus la sophrosynè devient nécessaire.

Le paradoxe est immense : nous avons développé des puissances techniques sans précédent au moment même où nous avons progressivement disqualifié l’idée de limite. Or une puissance qui ne rencontre plus aucune mesure finit presque nécessairement par devenir sa propre fin. Ce qui peut être fait doit alors être fait ; ce qui peut être dépassé doit être dépassé ; ce qui peut être transformé doit être transformé. Nous cessons progressivement de demander pourquoi, jusqu’où et en vue de quoi.

Une civilisation faible peut être détruite par son impuissance. Une civilisation puissante peut l’être par son incapacité à se maîtriser. C’est peut-être l’une des leçons les plus actuelles de l’hybris grecque.


Devenir maître de soi plutôt que maître du monde

La sophrosynè grecque et la doctrine confucéenne du Milieu nous obligent finalement à interroger notre conception de la liberté. Nous avons largement appris à penser celle-ci comme une extension indéfinie des possibilités individuelles : être libre signifierait pouvoir choisir toujours davantage, ne dépendre de personne, refuser les déterminations reçues et repousser toute limite susceptible d’entraver l’affirmation de soi. Mais, pour les sagesses anciennes, celui qui ne supporte plus aucune limite n’est précisément pas libre. Il devient l’esclave de son désir d’illimitation.

La véritable liberté commence au contraire lorsque l’homme acquiert la capacité de se gouverner lui-même. Il ne s’agit plus de savoir jusqu’où nous pouvons étendre notre puissance, mais quelle puissance nous sommes capables d’exercer justement. Cette inversion est essentielle : elle nous fait passer d’une philosophie de l’expansion à une philosophie de la maturation. Grandir ne consiste plus à pouvoir toujours davantage ; grandir consiste à discerner ce qui mérite d’être voulu, ce qui doit être refusé et quelle puissance nous devons apprendre à contenir.

C’est sans doute ici que sophrosynè et Zhongyong peuvent encore nous enseigner quelque chose de décisif. L’hybris apparaît lorsque le moi prétend imposer sa volonté au réel ; la sophrosynè rétablit la maîtrise de soi et la conscience de la mesure ; la mesotès aristotélicienne cherche l’action justement proportionnée à la situation ; le Zhongyong recherche l’ajustement qui permet l’harmonie. Ces notions dessinent ensemble une véritable anthropologie de la maturité.

Être adulte ne consiste pas simplement à devenir autonome ou à multiplier ses capacités d’action. C’est apprendre à mesurer ses désirs, à discerner ses limites, à ajuster ses comportements, à assumer la réalité telle qu’elle est et à ne pas transformer chacune de ses possibilités en exigence. L’enfant veut ce qu’il désire immédiatement ; le narcissique vit toute limite comme une offense ; l’homme mûr comprend au contraire que la limite peut être ce qui donne une forme à l’existence et permet à la puissance de devenir féconde.

Une rivière privée de ses rives n’est plus une rivière : elle devient une inondation. Une puissance humaine privée de mesure cesse pareillement d’être créatrice ; elle devient destructrice. Peut-être est-ce finalement ce que Grecs et Confucéens nous rappellent avec une étonnante actualité : une civilisation ne se juge pas seulement à l’étendue des possibilités qu’elle offre, mais à sa capacité à discerner ce qu’elle doit faire de ce qu’elle peut faire.

Le véritable progrès humain n’est peut-être pas dans l’abolition indéfinie de toutes les limites, mais dans l’apprentissage de la juste mesure. Et la véritable grandeur ne consiste pas à devenir enfin maître de tout, mais à devenir suffisamment maître de soi pour ne plus éprouver le besoin de l’être.

Sophie GIRARD
Jean-Olivier ALLEGRE
Philosophe (toujours), consultant (très souvent), veilleur (autant que possible)

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Mesure démesure

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