Brève méditation sur la violence

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Peu de temps ? RÉSUMÉ DE L’ARTICLE

La violence ne surgit pas dans l’entreprise par hasard : elle traverse d’abord la société, banalise la brutalité, efface les limites et déshumanise l’adversaire jusqu’à en faire un ennemi. Ce que la culture tolère, les organisations l’intègrent.
Face à cette progression, trois exigences s’imposent : quitter les illusions et regarder le réel en face ; refuser la logique mimétique de la riposte qui nourrit la spirale ; oser enfin nommer le mal par une parole droite, quitte à en payer le prix.
Résister ne consiste pas à devenir plus fort que la violence, mais à empêcher qu’elle contamine l’âme. La question n’est pas seulement comment survivre, mais ce que nous refusons de devenir lorsque le monde se durcit.

 

En guise d’introduction

Nous dénonçons la progression de la violence dans le milieu professionnel depuis près d’une décennie. Cette violence ne naît pas dans l’entreprise. Elle traverse d’abord la société : dans le langage, dans la rue, dans la manière d’argumenter, dans la façon de disqualifier, dans l’effacement progressif des limites et dans la déshumanisation de l’adversaire pour en faire un ennemi qui doit être éliminé (socialement ou physiquement). Elle s’installe comme un climat. Elle devient une tonalité commune. Elle commence symbolique, elle devient physique. Elle commence verbale, elle finit par frapper et par tuer.

L’entreprise, longtemps persuadée d’être un espace hors de la société, régulé par des procédures, des chartes et des indicateurs, s’est crue hors de portée. Elle a imaginé que la contractualisation suffisait à conjurer l’anthropologie. Elle découvre aujourd’hui qu’elle absorbe, comme toute institution humaine, les tensions de son époque. Ce que la société banalise, elle l’intègre. Ce que la société tolère, elle le reproduit.

Nous l’avons dit. Nous l’avons écrit. Nous l’avons analysé. Nous avons parlé de brutalisation des relations, d’effondrement des cadres symboliques, de désinhibition progressive, de perte du sens de la limite et de la responsabilité. Nous avons dénoncé la culture du rapport de force permanent, la tentation de l’écrasement, l’installation d’une conflictualité de principe. Nous avons poursuivi l’analyse si prémonitoire de Nietzsche sur les deux nihilismes : le nihilisme passif — la fatigue d’être soi — et le nihilisme actif — la volonté du rien qui veut tout détruire (un article à retrouver ICI).

Et oui, pour l’instant, cette parole reste largement lettre morte. Nous y sommes habitués. Ce fut déjà le cas lorsque nous avons mis en avant le phénomène des Narcisses Immatures™ dès 1999 dans le sillage d’Alain Ehrenberg et de Boris Cyrulnik, avant que les entreprises ne nous rappellent quinze ans plus tard…

Donc « lettre morte à un instant T » ne signifie pas parole inutile. Cela signifie que le temps de la prise de conscience n’est pas encore advenu, que la vérité précède souvent son acceptation, et que le déni est plus confortable que la lucidité. Ce n’est pas une raison pour se taire. C’est une raison supplémentaire de continuer.

Le Dr Maurice Berger, confronté quotidiennement à des mineurs hyper violents, décrit une réalité plus inquiétante encore : la disparition progressive de l’empathie. Non pas la colère, non pas l’agressivité, mais la perte de la capacité élémentaire à reconnaître l’autre comme sujet. Lorsqu’un enfant n’éprouve plus rien face à la souffrance qu’il inflige, ce n’est pas un simple trouble comportemental : c’est une anthropologie qui vacille.

Hannah Arendt l’avait formulé avec une précision implacable : 

« La mort de l’empathie humaine est l’un des signes les plus précoces et les plus révélateurs d’une culture sur le point de sombrer dans la barbarie. » 

Une société peut continuer à produire, à innover, à communiquer, tout en se désagrégeant intérieurement. Elle peut se croire moderne alors qu’elle sombre dans la barbarie quand les beaux esprits parlent « d’ensauvagement ».

Nous y sommes. La triple culture : de mort, du déni et de la post-vérité que nous avons déjà dénoncée (article à retrouver ICI) ne relève plus de l’analyse théorique. Elle structure les discours, anesthésie les consciences et rend suspecte toute parole exigeante. Beaucoup préfèrent ne pas voir. Non par ignorance, mais par fatigue, par intérêt, par confort, parfois par peur.

Dont acte.

Mais la cécité collective n’a jamais été un argument contre la vérité.

Il ne s’agit pas ici d’un billet d’humeur. Il s’agit d’un combat intellectuel et anthropologique, spirituel au sens plein du terme. Si la violence progresse, la première responsabilité n’est pas de s’indigner, mais de comprendre. Comprendre sa logique, sa dynamique, sa capacité de contamination. Et surtout comprendre comment lui opposer une résistance qui ne soit ni naïve ni mimétique.

Nous ne nous tairons pas parce que nous ne sommes pas entendus.
La question n’est pas d’être applaudis.
La question est d’être justes.

La violence est là.
Reste à savoir ce qu’elle fait de nous — et ce que nous refusons de devenir.

 

I) Quitter la naïveté et les illusions

Toute réflexion sérieuse sur la violence doit commencer par un refus des illusions. L’homme est capable de violence. Il l’a toujours été. Il le sera encore. Les sociétés ne sont pas des espaces neutres ; elles sont traversées par des rapports de force, des dynamiques de domination, des phénomènes de meute, des idéologies capables de justifier la brutalité. La violence n’est pas un accident regrettable de l’histoire humaine : elle est une possibilité structurelle de la liberté.

La première exigence n’est donc pas morale, mais lucide. Voir le monde tel qu’il est. Admettre que des individus ou des groupes peuvent vouloir humilier, frapper, exclure, voire détruire. Refuser cette lucidité, c’est déjà s’exposer inutilement. Toute posture éthique qui ignorerait cette donnée sombrerait dans l’irresponsabilité.

Mais cette lucidité ne doit pas dégénérer en cynisme. Elle appelle une double vertu : prudence et intégrité. La prudence est l’intelligence stratégique du réel. Elle suppose discernement, anticipation, capacité à éviter l’exposition inutile. Elle n’est pas la peur ; elle est la maturité. L’intégrité, elle, protège l’intérieur. Elle interdit que la lucidité se transforme en duplicité, que la stratégie devienne manipulation, que la vigilance se mue en suspicion permanente. La prudence protège la vie ; l’intégrité protège l’âme.

 

II) Le courage du refus de l’escalade

C’est sur ce socle que peut être abordée la question la plus délicate : que faire lorsque la violence nous atteint ? La réaction spontanée est la riposte. La logique du coup pour coup structure la plupart des conflits humains. Elle donne le sentiment d’une restauration de l’équilibre. En réalité, elle nourrit la spirale. La violence se propage par reproduction mimétique. Elle cherche un miroir. Elle triomphe en produisant son double.

Refuser la riposte immédiate ne signifie pas approuver l’injustice ni renoncer à toute forme de défense légitime. Cela signifie refuser que la vengeance devienne le principe intérieur de l’action. Cela signifie que l’offense ne doit pas déterminer l’identité. L’être humain qui se laisse définir par l’agression qu’il subit devient dépendant de celui qui l’agresse. La véritable souveraineté commence lorsque l’on décide que le mal reçu ne dictera pas ce que l’on devient.

Il y a là une distinction capitale. On peut reconnaître la gravité d’un acte violent, le dénoncer, chercher à le contenir dans un cadre légal, et pourtant refuser que la haine s’installe comme moteur. La riposte n’est pas toujours la preuve de la force ; elle est souvent la victoire de l’impulsion. La maîtrise de soi est plus exigeante que l’explosion.

 

III) Oser dire le Mal

Oser dire le mal n’est jamais neutre. Ce n’est pas un exercice rhétorique, c’est un acte. Nommer la violence, c’est s’exposer. C’est accepter de rompre le confort du consensus mou, de déranger les équilibres apparents, de fissurer le déni collectif. Celui qui parle clairement ne se contente pas d’analyser : il introduit une limite. Et toute limite dérange ceux qui prospèrent dans son effacement.

La parole droite est donc un risque. Elle peut isoler. Elle peut coûter. Elle peut priver d’alliances faciles. Mais elle est la seule manière d’éviter deux dérives symétriques : la complicité silencieuse et la brutalité mimétique. Se taire face au mal, c’est laisser la violence définir la norme. Riposter par la violence, c’est adopter sa grammaire. La parole, elle, introduit une dissymétrie. Elle rompt la logique du coup pour coup sans s’y soumettre.

Dire le mal, c’est maintenir la frontière entre conflit et barbarie. Tant qu’un acte peut être nommé, discuté, justifié ou condamné dans l’espace de la raison, la société demeure une société. Lorsque la parole disparaît ou devient pure propagande, il ne reste que la force. La civilisation tient moins à la suppression des conflits qu’à la possibilité de les formuler.

C’est pourquoi la parole exigeante est une responsabilité anthropologique. Elle n’est pas une posture morale parmi d’autres ; elle est ce par quoi l’homme refuse d’être réduit au réflexe, à la pulsion ou à la meute. Elle est le lieu où la liberté se manifeste face à la brutalité.

Il faut aller plus loin encore. Le franc-parler véritable n’est pas une coquetterie intellectuelle. Il n’est pas une posture de tribune. Il est un acte de courage au sens plein du terme. Car celui qui nomme le mal face à ceux qui l’exercent met quelque chose en jeu — sa réputation, sa position, son appartenance, parfois sa sécurité même. La parole droite expose. Elle peut tuer socialement ; elle peut, dans certains contextes, mettre physiquement en danger.

C’est précisément pourquoi elle est décisive. Tant que la vérité peut être dite sans risque, elle n’est qu’une opinion parmi d’autres. Lorsqu’elle devient coûteuse, elle révèle sa nature. Le courage n’est pas d’élever la voix dans un espace protégé ; il est de maintenir la parole lorsque le silence serait plus confortable et la compromission plus rentable.

Le franc-parler est ainsi l’acte ultime de la liberté face à la barbarie. Non parce qu’il supprime la violence, mais parce qu’il refuse de lui céder le terrain intérieur. Il est la ligne au-delà de laquelle l’homme accepte de perdre des avantages — voire davantage — pour ne pas perdre sa droiture et surtout sa dignité.

 

Face à la violence, oser le courage et le danger…

Ainsi se dessine une posture cohérente face à la violence : d’abord la lucidité — le monde peut être dangereux ; ensuite la prudence — ne pas s’exposer inutilement, anticiper, se protéger ; puis l’intégrité — ne pas laisser la stratégie corrompre l’intérieur ; ensuite le refus de l’escalade — ne pas laisser la vengeance structurer l’âme ; enfin la parole droite — confronter sans haïr.

Cette posture n’est ni pacifisme abstrait ni héroïsme inconsidéré. Elle ne promet pas l’invulnérabilité. Aucune éthique sérieuse ne peut garantir la sécurité absolue. La violence peut gagner extérieurement. Elle peut blesser, humilier, tuer. Mais elle ne doit pas contaminer.

La question décisive n’est pas seulement : comment survivre ? Elle est : que suis-je prêt à perdre, et que suis-je absolument décidé à ne pas perdre ? La vie est précieuse, mais l’intégrité l’est davantage encore. On peut perdre la sécurité sans perdre son humanité. On peut préserver son existence et pourtant se défigurer intérieurement.

La véritable défaite face à la violence n’est pas d’être atteint. Elle est de devenir violent dans l’âme. La véritable résistance ne consiste pas seulement à contenir la brutalité extérieure ; elle consiste à empêcher qu’elle s’installe au cœur.

Au milieu d’un monde qui banalise la brutalité, la tâche la plus exigeante n’est pas de devenir invulnérable. C’est de ne pas devenir barbare

 

Jean-Olivier ALLEGRE
Philosophe (toujours), consultant (très souvent), veilleur (autant que possible)

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