L’intelligence de l’action

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Nous vous proposons aujourd'hui une méditation  sur Kairos, Suki, Shi : trois sagesses de l’action juste...

Méditation utile et pertinente dans le management, la stratégie, le changement, les complexités... et notre vie personnelle...

 

Penser l’action autrement que par la seule volonté

Nous avons pris l’habitude, en Occident, de penser l’action à partir de la volonté. Nous définissons un objectif, nous élaborons une stratégie, nous choisissons des moyens, puis nous cherchons à transformer le réel en fonction du résultat que nous voulons obtenir. Cette conception a produit une remarquable capacité d’intervention, mais elle comporte aussi une faiblesse : elle nous conduit facilement à croire que l’efficacité dépend d’abord de l’intensité de notre volonté, de la précision de notre plan ou de la quantité d’énergie que nous mobilisons. Or l’expérience montre qu’une action parfaitement pensée peut échouer si elle intervient au mauvais moment, si elle ne trouve aucune ouverture dans la situation ou si elle agit à contre-courant d’une dynamique plus profonde que nous n’avons pas su discerner.

C’est ici que trois notions, issues de traditions philosophiques très différentes, peuvent éclairer notre manière d’agir : le kairos de la pensée grecque antique, le suki de l’univers japonais marqué par le zen, et le shi de la pensée chinoise, que l’on peut rapprocher de la sensibilité taoïste. Ces trois notions ne disent pas la même chose et ne doivent surtout pas être confondues. Elles ont cependant en commun de déplacer notre regard de la seule volonté du sujet vers la situation elle-même. Elles nous invitent à comprendre que l’action juste ne dépend pas seulement de ce que nous voulons faire, mais aussi de notre capacité à discerner le moment où agir, l’ouverture qui se présente et la dynamique dans laquelle notre action peut s’inscrire.

 

Kairos : la sagesse grecque du moment juste

Dans la philosophie grecque, le kairos désigne le moment opportun, l’instant favorable, celui dans lequel une action peut effectivement porter ses fruits. Il ne s’agit donc pas simplement du temps qui passe, du temps mesurable et quantifiable que les Grecs pouvaient penser sous la figure du chronos, mais d’un temps qualitatif, d’un instant singulier dont la valeur tient précisément à ce qu’il rend possible. Une même action peut être prématurée aujourd’hui, juste demain et inutile après-demain. Le kairos introduit ainsi dans l’action une exigence de discernement : il ne suffit pas de savoir ce qu’il faut faire, encore faut-il savoir quand le faire.

Cette idée est profondément grecque parce qu’elle rejoint une conception de l’action marquée par la juste mesure, l’adéquation aux circonstances et la capacité de juger ce qui convient ici et maintenant. Dans la rhétorique, dans la politique, dans la stratégie ou dans la conduite de la vie, l’homme avisé n’est pas seulement celui qui possède une intention juste ; il est celui qui sait reconnaître le moment où cette intention peut trouver prise sur le réel. Agir trop tôt, c’est vouloir imposer au monde son propre rythme. Agir trop tard, c’est laisser disparaître l’occasion. Le kairos se situe donc dans cette tension entre patience et décision : il faut savoir attendre lorsque le moment n’est pas venu, mais il faut également savoir cesser d’attendre lorsque l’occasion se présente.

Cette sagesse du moment opportun implique une attention très fine au réel. Une situation peut rester longtemps fermée, puis se modifier presque imperceptiblement. Un interlocuteur jusque-là hostile peut soudain devenir réceptif. Une organisation qui résistait à toute transformation peut connaître un événement qui rend possible ce qu’elle refusait auparavant. Une décision qui aurait été rejetée quelques semaines plus tôt peut être accueillie parce que les circonstances ont changé. Le kairos consiste précisément à reconnaître cette modification qualitative de la situation. Il nous apprend que l’action juste (c'est-à-dire ajustée) ne consiste pas seulement à intervenir, mais à intervenir au moment où le réel peut effectivement recevoir notre action.

 

Suki : percevoir l’ouverture dans le réel

Le suki, dans l’univers japonais et plus particulièrement dans les arts martiaux profondément influencés par le zen, nous conduit vers une autre dimension. Le mot désigne une brèche, un intervalle, une ouverture, une faille. Dans le combat (il faut avoir assisté au moins une fois dans sa vie à un combat de kendo pour comprendre et ressentir cela), le suki est l’ouverture qui apparaît dans la garde, dans l’attention ou dans la disposition intérieure de l’adversaire. Cette ouverture peut être physique, mais elle peut tout autant provenir d’une hésitation, d’un déséquilibre, d’une distraction ou d’une fixation de l’esprit. Là où le kairos nous apprend à reconnaître le bon moment, le suki attire notre attention sur l’endroit même où la situation pose une ouverture.

Le lien avec le zen est ici particulièrement éclairant. Dans la tradition martiale japonaise, l’esprit qui se fixe, qui se crispe sur une intention, qui anticipe excessivement ou qui reste prisonnier de sa peur perd sa disponibilité. Il devient moins capable de percevoir ce qui advient réellement. Or c’est précisément cette fixation qui peut produire une faille. Le suki n’est donc pas seulement une faiblesse de l’autre ; il nous renvoie aussi à notre propre qualité de présence. Celui qui veut trop fortement quelque chose risque de ne plus voir ce qui se passe. Il cherche dans la situation la confirmation de son projet au lieu de la regarder telle qu’elle est.

Cette idée possède une portée bien plus large que celle du combat. Dans une négociation, dans une relation, dans une situation de crise ou dans une conduite de changement, il arrive qu’une possibilité apparaisse à un endroit où personne ne l’attendait. Une parole modifie brusquement le climat. Un acteur jusque-là réticent change de position. Une tension crée paradoxalement un espace de discussion. Un événement secondaire rend soudain envisageable une décision auparavant impossible. Le suki est cette ouverture qui ne correspond pas nécessairement à notre plan, mais que nous ne pouvons percevoir que si nous sommes suffisamment présents et disponibles pour la reconnaître.

Le kairos et le suki sont donc proches sans être identiques. Le kairos concerne d’abord le moment favorable, tandis que le suki désigne l’ouverture elle-même. Le premier répond davantage à la question du « quand », le second à celle du « où ». Une action peut intervenir au bon moment tout en se trompant de point d’entrée ; inversement, une ouverture peut exister sans que nous sachions encore s’il convient de l’utiliser immédiatement. Leur articulation nous oblige donc à affiner notre rapport à l’action : il ne suffit pas d’attendre le bon moment, il faut aussi percevoir l’endroit précis où la situation devient accessible.

 

Shi : discerner la propension des choses

Le shi, dans la pensée chinoise, nous conduit encore plus en amont. Le terme peut désigner la configuration d’une situation, la disposition des forces qui la composent et la puissance potentielle qui résulte de cette configuration. Il traverse plusieurs courants de la pensée chinoise ancienne et ne peut être réduit au seul taoïsme, mais il entre profondément en résonance avec une sensibilité taoïste qui privilégie l’attention au cours des choses, aux transformations silencieuses et à l’efficacité obtenue sans violence excessive exercée sur le réel.

Le shi nous invite à penser que toute situation possède une dynamique propre. Certaines forces s’accumulent, d’autres s’épuisent ; certaines tendances restent encore invisibles, tandis que d’autres deviennent progressivement dominantes. Celui qui veut agir efficacement doit donc commencer par comprendre cette configuration. Il ne lui suffit pas de savoir ce qu’il souhaite produire ; il doit discerner ce que la situation est déjà en train de rendre possible. La question devient alors moins : « Comment vais-je imposer ma volonté ? » que : « Dans quel sens les choses sont-elles déjà en train d’évoluer et comment puis-je agir avec cette évolution plutôt que contre elle ? »

L’image de l’eau, centrale dans l’imaginaire et la pensée taoïste, permet de saisir cette logique. Une masse d’eau placée en hauteur possède déjà une puissance potentielle. Il n’est pas nécessaire de pousser chaque goutte vers le bas ; il suffit que la configuration permette à cette puissance de se déployer. L’efficacité ne vient donc pas nécessairement d’un surcroît d’effort, mais d’une compréhension suffisamment fine de la situation pour que celle-ci produise elle-même une part de l’effet recherché. C’est en ce sens que le shi peut être rapproché du wu wei taoïste : non pas ne rien faire, mais ne pas agir de manière artificielle, forcée ou inutilement opposée au mouvement des choses.

Cette conception bouleverse profondément notre imaginaire occidental de l’action. Nous valorisons spontanément celui qui intervient, qui transforme, qui décide et qui impose une direction. La pensée du shi nous rappelle qu’une action véritablement efficace peut parfois être discrète, parce qu’elle s’appuie sur des forces déjà présentes (une méditation sur le Wei wu Wei, le célèbre et si mal compris agir-non-agir serait intéressante ici mais nous n'avons pas voulu rallonger et complexifier cet article). Une décision modeste, prise dans le sens d’une dynamique profonde, peut produire davantage d’effets qu’une action spectaculaire menée contre la configuration réelle de la situation. Celui qui comprend le shi cherche donc à percevoir très tôt les tendances faibles, les mouvements encore embryonnaires, les transformations qui commencent avant même qu’elles ne deviennent visibles pour tous (capital à la fois dans le management et dans la stratégie !).

 

Du shi au kairos : comprendre comment l’occasion devient possible

C’est ici que le rapprochement avec le kairos devient particulièrement intéressant. Le kairos désigne le moment où une possibilité devient suffisamment mûre pour être saisie. Le shi nous invite à nous demander comment cette possibilité s’est formée, parfois longtemps auparavant, dans la transformation progressive de la situation. Autrement dit, le kairos regarde l’instant décisif, tandis que le shi regarde la dynamique qui a rendu cet instant possible. Là où le premier exige de savoir saisir l’occasion, le second demande de savoir lire en amont la propension des choses.

Cette articulation permet de comprendre que l’occasion n’est pas toujours un événement qui surgirait brusquement de nulle part. Elle est souvent le résultat visible d’une évolution longtemps silencieuse. Ce que nous appelons parfois une « opportunité » n’est que le moment où devient manifeste une transformation qui travaillait déjà la situation. Celui qui sait lire le shi ne se contente donc pas d’attendre que le kairos se présente : il apprend à percevoir les signes faibles qui annoncent sa possibilité.

 

Trois dimensions d’une même intelligence de l’action

Si l’on rapproche maintenant ces trois notions, une véritable philosophie de l’action se dessine. Le shi nous apprend à discerner la dynamique profonde d’une situation, à comprendre ce qui est en train de monter, de décliner ou de devenir possible. Le suki nous apprend à percevoir l’ouverture concrète qui apparaît dans cette dynamique et qui rend l’intervention possible. Le kairos nous apprend enfin à reconnaître le moment où cette ouverture doit être saisie et transformée en action.

Cette articulation ne constitue évidemment pas une méthode rigide ni une succession mécanique (en cela elle est au coeur de l'action dans les complexités où nulle "recette" ne fonctionne !). Elle invite plutôt à déplacer notre rapport au réel. Avant d’agir, il faut comprendre. Avant de décider, il faut regarder. Avant de vouloir transformer une situation, il faut apprendre à reconnaître sa dynamique, ses résistances, ses ouvertures et son rythme propre. L’action cesse alors d’être la simple projection d’une volonté sur le monde ; elle devient une réponse ajustée à une situation comprise.

On pourrait ainsi dire que le shi nous apprend à lire le mouvement de fond, que le suki nous permet d’identifier le point d’entrée et que le kairos nous révèle le moment où l’intervention devient juste. Il ne s’agit plus seulement de vouloir et d’agir, mais de construire une intelligence suffisamment fine de la situation pour que l’action soit à la fois pertinente, proportionnée et féconde.

 

Lorsque la volonté prétend remplacer l’intelligence du réel

C’est précisément ce que le volontarisme oublie souvent. Nous pouvons mobiliser beaucoup d’énergie pour faire advenir quelque chose qui n’est pas encore mûr, multiplier les injonctions, les procédures, les réunions et les moyens afin de compenser le fait que nous n’avons pas compris la situation. Nous confondons alors l’intensité de l’effort avec la qualité de l’action. Or l’efficacité ne dépend pas toujours de la puissance que nous exerçons. Elle dépend aussi de notre capacité à agir là où la situation nous offre un point d’appui.

Le volontarisme devient alors une manière de tenter de remplacer l’intelligence du réel par la force de la volonté. Plus la situation résiste, plus nous poussons ; plus elle se ferme, plus nous renforçons les dispositifs censés la contraindre. Nous pouvons finir par dépenser une énergie considérable simplement pour lutter contre une réalité dont nous n’avons pas compris les dynamiques profondes. À l’inverse, une action apparemment modeste peut produire des effets importants lorsqu’elle intervient dans le sens d’une transformation déjà engagée.

Cette distinction est particulièrement importante dans le management, la conduite du changement ou la prise de décision stratégique. Toute transformation qui ne repose que sur la volonté de celui qui la porte reste fragile. Celui qui veut agir durablement doit aussi comprendre les forces déjà présentes, les résistances réelles, les maturations en cours et les ouvertures possibles. Il ne s’agit pas de renoncer à la volonté, mais de lui donner une intelligence.

 

Agir avec le réel plutôt que contre lui

Kairos, suki et shi nous enseignent ainsi une forme de modestie qui n’a rien à voir avec la passivité. Ils nous rappellent que le réel n’est pas une matière entièrement disponible que notre volonté pourrait modeler à sa guise. Il possède ses temporalités, ses ouvertures et ses dynamiques propres. L’intelligence de l’action consiste donc à entrer en relation avec lui, à comprendre ce qu’il autorise, ce qu’il prépare et ce qu’il refuse encore.

Agir avec le réel ne signifie pas se soumettre à lui. Cela signifie reconnaître qu’une transformation efficace suppose une forme d’accord avec les conditions dans lesquelles elle intervient. Le réel n’est pas seulement ce qui résiste à notre action ; il peut aussi devenir ce qui la porte. Lorsque nous savons percevoir la dynamique d’une situation, reconnaître l’ouverture qui s’y forme et saisir le moment où cette ouverture devient féconde, une part de l’efficacité ne vient plus seulement de nous, mais de la situation elle-même.

Cette manière de penser permet également de sortir d’une opposition simpliste entre volontarisme et fatalisme. Entre vouloir tout imposer au réel et se résigner à le subir, il existe une autre possibilité : comprendre suffisamment le cours des choses pour pouvoir agir à l’intérieur de lui et parfois l’infléchir avec beaucoup plus de justesse.

 

L’action juste : patience, attention et décision

Dans cette perspective, l’action juste n’est ni l’inaction ni la précipitation. Elle suppose une attention soutenue, une capacité à laisser mûrir les situations sans chercher à les brusquer, mais aussi la détermination nécessaire pour agir lorsqu’une possibilité réelle apparaît. Le véritable art de l’action réside peut-être dans cette alliance paradoxale entre patience et décision, disponibilité et volonté, observation et engagement.

Il faut parfois savoir ne pas intervenir immédiatement, non par faiblesse ou indécision, mais parce qu’une situation n’est pas encore mûre. Il faut également savoir abandonner un scénario trop rigide lorsque le réel fait apparaître une ouverture inattendue. Et il faut enfin être capable d’agir sans hésitation lorsque le moment devient favorable. La patience n’a de sens que si elle prépare la décision ; la décision n’est juste que si elle est précédée par une attention suffisamment fine.

Cette intelligence de l’action suppose donc une qualité particulière de présence. Celui qui est entièrement enfermé dans son objectif ne voit plus nécessairement ce qui change autour de lui. Celui qui observe sans jamais décider laisse passer les occasions. Celui qui agit sans comprendre les dynamiques profondes risque d’épuiser ses forces à lutter contre une situation qui lui échappe. L’action juste naît précisément de l’équilibre entre ces dimensions.

 

Comprendre pour mieux transformer

La philosophie grecque du kairos nous rappelle que toute action possède son moment. Le suki de l’univers zen japonais nous apprend que toute situation peut présenter une ouverture qu’il faut savoir percevoir. Le shi de la pensée chinoise, dans son affinité avec le taoïsme, nous invite à comprendre la dynamique profonde dans laquelle cette ouverture et ce moment prennent naissance.

Ces trois traditions, malgré leurs différences considérables, convergent ainsi vers une même intuition : 

l’homme réellement capable d’agir n’est pas celui qui oppose constamment sa volonté au réel, mais celui qui a suffisamment appris à le lire pour savoir quand intervenir, où intervenir et dans quel sens intervenir. Il ne renonce pas à transformer le monde ; il renonce seulement à croire qu’on le transforme mieux en le comprenant moins.

Sophie GIRARD
Jean-Olivier ALLEGRE
Philosophe (toujours), consultant (très souvent), veilleur (autant que possible)

En écho avec notre article "La puissance de la juste mesure"

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complexité justesse management stratégie

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