Bonjour, vous êtes devenu un « consommable » !
IA, nihilisme, technique et perte de l’humain
Peu de temps ? RÉSUMÉ DE L’ARTICLE
L’intelligence artificielle n’est pas une rupture isolée. Elle constitue l’aboutissement d’un mouvement beaucoup plus profond par lequel notre civilisation a progressivement appris à regarder le réel sous l’angle de ce qui est exploitable, mesurable, optimisable. Dans ce cadre, l’être humain lui-même n’échappe plus à cette logique : il tend à être compris comme une ressource parmi d’autres, évaluée à partir de ses performances et de son utilité.
Le danger n’est donc pas d’abord dans la puissance des machines, mais dans la définition appauvrie de l’homme que nous avons déjà admise. À la suite de Heidegger, on peut comprendre que la technique moderne impose une manière de voir le monde dans laquelle tout devient disponible et exploitable. Et avec Nietzsche, on saisit que cette mutation s’enracine dans le nihilisme : un monde où les fins s’effacent, laissant place soit à la fatigue du « je ne veux plus rien », soit à la violence du « je veux le rien ».
L’IA ne crée pas ce mouvement : elle l’accomplit. Elle rend opératoire un monde qui a déjà commencé à déléguer le jugement, la responsabilité et le rapport au réel. Dans les organisations, cela se traduit par la montée des indicateurs, des processus et des logiques de pilotage qui réduisent l’homme à sa fonction.
La question décisive n’est donc pas de savoir jusqu’où ira la machine, mais si l’homme est encore capable de ne pas se laisser réduire à ce qu’elle peut remplacer. Car un management n’est jamais neutre : il peut accompagner cette réduction ou, à l’inverse, ouvrir un espace dans lequel l’homme peut réellement devenir humain.
C’est à partir de là que s’ouvre le chantier : penser et mettre en œuvre un management qui n’administre pas des ressources, mais qui contribue à humaniser l’homme.
Quand l'humain devient un consommable
Nous parlons de l’intelligence artificielle comme d’une révolution technique. Il faudrait sans doute commencer par y voir tout autre chose : non pas seulement l’apparition de machines plus puissantes, plus rapides ou plus performantes, mais l’aboutissement visible d’un mouvement beaucoup plus profond, beaucoup plus ancien, et infiniment plus grave. Car ce qui se joue aujourd’hui n’est pas d’abord l’essor d’outils inédits, mais la confirmation d’une mutation anthropologique silencieuse (et inédite) par laquelle l’homme en vient progressivement à être compris lui-même à partir de la logique de la ressource, de la fonction, de l’utilité et du rendement. L’IA s’inscrit dans un mouvement et un moment de l’histoire. Elle vient prendre place dans un monde déjà préparé pour elle, dans un univers mental, organisationnel et civilisationnel qui a déjà commencé depuis longtemps à regarder le réel sous l’angle de ce qui peut être exploité, calculé, mesuré, comparé, accéléré, optimisé.
Sous les débats sur l’automatisation, les emplois menacés, les performances des algorithmes ou les promesses de productivité, une autre question se tient donc, plus grave et plus décisive : que devient l’humanité lorsque la technique ne se contente plus de servir l’homme, mais s’impose comme l’horizon même à partir duquel l’être humain se pense (sil en est encore capable) et se comprend lui-même ? La question est réelle et effrayante. Car à partir du moment où l’être humain se pense moins comme une personne que comme un ensemble de capacités mobilisables, moins comme une présence irréductible que comme une somme de fonctions activables, moins comme un être à honorer que comme une ressource à administrer, la partie est déjà en grande partie jouée. Ce n’est alors pas la machine qui vient détruire de l’extérieur une définition intacte de l’être humain, mais il a déjà commencé à se rendre disponible à sa propre réduction.
L’erreur première : croire que le problème est seulement technique
Chaque fois qu’il est question d’intelligence artificielle, le débat public se précipite, dans un réflexes pavlovien, vers les mêmes thèmes. On calcule les gains de productivité, on anticipe les suppressions d’emplois, on mesure les performances, on compare les outils, on réfléchit aux garde-fous, aux usages légitimes, aux risques de mésusage, aux régulations à inventer, aux formations à déployer. Tout cela n’est pas faux, et rien de cela n’est inutile. Mais tout cela reste superficiel si l’on ne voit pas que l’IA n’est pas simplement un outil nouveau venu s’ajouter à la longue histoire des outils humains. Elle manifeste un état du monde et elle révèle une orientation de civilisation déjà largement engagée. Elle n’est pas seulement un progrès technique dont il faudrait encadrer les effets ; elle est le symptôme d’une anthropologie en train de se défaire.
Car enfin, si l’IA suscite à ce point fascination, inquiétude, empressement ou effroi, ce n’est pas seulement parce qu’elle calcule vite, traite beaucoup, produit rapidement ou automatise certaines tâches intellectuelles. C’est parce qu’elle vient toucher une question autrement plus dérangeante : celle de la place de l’être humain dans un monde qu’il a lui-même contribué à produire, mais dont les logiques de développement semblent désormais (totalement) le dépasser. Ce malaise est essentiel, et il ne peut être pensé sérieusement que si l’on sort du commentaire technicien et plat pour revenir à une interrogation plus radicale (au sens étymologique du terme, c’est-à-dire à la racine) sur ce que la technique fait à notre manière d’habiter le réel, de travailler, de décider, de transmettre, de juger, et finalement de nous comprendre nous-mêmes.
Le vrai sujet n’est donc pas d’abord : que sait faire l’IA ? Le vrai sujet est : qu’avons-nous déjà fait du réel, du travail, de l’intelligence et de l’être humain pour que l’IA puisse apparaître aujourd’hui comme une suite presque naturelle ? Une société ne produit jamais par hasard les outils qui la bouleversent ensuite. Elle les prépare par ses catégories, ses langages, ses imaginaires, ses habitudes de pensée, sa manière de définir la valeur, la performance et même l’humain. Si l’intelligence artificielle trouve si facilement sa place, c’est qu’elle arrive dans un monde déjà largement disposé à l’accueillir, non seulement techniquement, mais surtout anthropologiquement.
Heidegger ou la lucidité en avance sur son temps
C’est ici que la pensée de Heidegger demeure, malgré tout ce que l’on peut discuter par ailleurs, d’une puissance singulière. Il n’a connu ni nos intelligences artificielles, ni l’informatique généralisée, ni le transhumanisme contemporain. Mais il a anticipé et analysé le mouvement de fond. Il a compris que la technique moderne ne devait pas être pensée d’abord comme un ensemble d’instruments au service de fins humaines librement choisies, mais qu’elle était devenue bien davantage : une manière de faire apparaître le réel, un mode de dévoilement du monde, une structure historique à partir de laquelle les choses, les êtres, la nature, les relations et finalement l’homme lui-même se mettent à apparaître comme disponibles, mobilisables, calculables, exploitables.
C’est là le point décisif. Le danger de la technique moderne n’est pas seulement qu’elle soit puissante, mais qu’elle impose une certaine lecture de tout ce qui est. Dans cette lecture, le réel cesse d’être rencontré comme présence, comme épaisseur, comme mystère, comme limite, comme altérité, pour devenir réserve, stock, gisement, flux, matière à traitement. Un fleuve n’est plus d’abord un fleuve, avec sa présence propre, sa beauté, son silence, sa densité symbolique et son irréductibilité ; Adieu la poésie : il devient une réserve d’énergie. Une forêt n’est plus une forêt ; adieu la méditation : elle devient un stock de matière exploitable. Le temps lui-même n’est plus cette dimension intérieure où mûrissent la pensée, la fidélité, la décision ou la rencontre ; adieu la philosophie : il devient variable de productivité, délai, rendement, temps mort ou temps gagné. Et l’être humain, tôt ou tard, entre à son tour dans cette réduction : il devient force de travail, capital humain, variable d’ajustement, compétence disponible, donnée exploitable, ressource remplaçable.
On ne mesure pas assez la gravité de ce déplacement. Il ne touche pas simplement aux outils que nous utilisons. Il touche à la manière même dont le réel apparaît à notre regard. Et lorsqu’un tel mode de dévoilement devient dominant, il cesse d’être perçu comme un mode parmi d’autres. Il devient l’évidence même. C’est cela qui fait sa puissance. Nous continuons à croire que nous nous servons de la technique, alors même que nous pensons déjà à partir d’elle. Nous continuons à croire que nous maîtrisons des instruments, alors même que notre propre manière de voir le monde, les autres et nous-mêmes a déjà été reconfigurée par l’horizon technique. L’homme post-moderne ne se contente pas de fabriquer des outils ; il finit par se comprendre lui-même à travers les catégories que ces outils imposent.
La réduction de l’homme à la ressource
C’est ici que l’intelligence artificielle doit être pensée non comme une anomalie, mais comme une conséquence cohérente. Elle n’arrive pas, comme nous l’avons déjà dit, dans un monde intact. Elle prend place dans des organisations déjà structurées par la mesure, la traçabilité, l’optimisation, la normalisation des décisions, la quantification des performances et la recherche constante d’efficacité. Autrement dit, elle s’inscrit dans un univers où l’on a déjà pris l’habitude de découper l’activité humaine en tâches, en procédures, en indicateurs, en données exploitables. En ce sens, l’IA ne crée pas la réduction de l’homme, elle vient l’achever, ou du moins l’approfondir à un degré de cohérence et de visibilité inédit.
Le point le plus grave n’est donc pas que certaines fonctions soient automatisées. L’histoire économique, industrielle et administrative est traversée depuis longtemps par des transformations de ce type. Le point majeur est ailleurs : dans le fait que l’homme ne soit plus perçu à partir de ce qui excède toute fonctionnalité, mais à partir de ce qu’il apporte au système en termes de performance, de vitesse, de traitement, d’adaptation et de rendement. Dès lors, la comparaison avec la machine devient inévitable, et toujours défavorable à l’homme, puisque l’on a accepté d’avance le terrain sur lequel cette comparaison se joue. Si l’être humain n’est plus qu’un opérateur, alors tout opérateur plus rapide, plus fiable, plus disponible ou moins coûteux finit par le menacer puis le remplacer. Le drame est que cette menace ne vient pas d’abord de la machine, mais de la définition appauvrie de l’humain que nous avons déjà admise (si tant est que nous en ayons encore une….)
C’est ici que se joue la mutation anthropologique décisive. Tant que l’homme est compris comme une personne, c’est-à-dire comme un être qui excède irréductiblement ce qu’il produit, délivre, rapporte, calcule ou exécute, la technique demeure relativement contenue dans son statut de moyen, même lorsqu’elle est puissante. Mais lorsque l’être humain est d’abord compris comme opérateur, comme support de compétences, comme facteur de performance, comme nœud de traitement ou comme ressource disponible, alors il entre de lui-même dans l’ordre de la comparaison généralisée. Il devient mesurable, ajustable, substituable. À ce moment-là, la logique de remplacement ne relève plus d’une agression extérieure. Elle découle de l’anthropologie déjà mise en place et s’avère « logique », « naturelle »…
C’est pourquoi le danger principal n’est pas l’automatisation comme telle, mais que l’homme soit regardé uniquement à partir de ce qui, en lui, est déjà modélisable, calculable, optimisable, remplaçable. Si nous définissons l’intelligence humaine à partir de ce que l’algorithme peut déjà reproduire ou dépasser, alors nous avons perdu d’avance. Car nous aurons implicitement admis que l’homme n’était lui-même qu’un système de traitement sophistiqué. En revanche, si l’être humain est présence, liberté, responsabilité, intériorité, capacité de se tenir devant la vérité, de répondre de ses actes, d’aimer, de promettre, de souffrir, de se donner, alors la question change du tout au tout. Mais pour soutenir cela, encore faut-il le croire, le penser, le défendre, et surtout ne pas organiser le monde comme si cela n’existait plus.
Le nihilisme comme arrière-fond de la technique
On ne comprend rien à cette mutation si l’on ne voit pas qu’elle s’enracine dans quelque chose de plus profond encore : le nihilisme. Le mot est souvent galvaudé. Il ne désigne pas seulement le désespoir, la violence ou la perte spectaculaire des valeurs. Il nomme plus radicalement un monde dans lequel la question du sens s’efface au profit de la seule efficacité, où les finalités se dissolvent dans les procédures, où l’utilité remplace la vérité, où le pourquoi (et le pour quoi) s’éteignent derrière l’obsession du comment. Le nihilisme n’est pas d’abord une explosion, mais une lente érosion. Il commence lorsque l’on ne sait plus très bien ce qui mérite d’être servi, sauvé, transmis ou honoré, alors même que l’on continue à développer des moyens de plus en plus puissants.
C’est ici que la lecture de Nietzsche devient pertinente. Car il n’a pas seulement diagnostiqué la mort des anciennes certitudes et convictions ; il a visualisé et décrit ce que devient l’humanité quand les fins se retirent et que la volonté ne sait plus à quoi se rapporter. Il faut ici tenir ensemble ses deux grandes figures du nihilisme. Il y a d’abord le nihilisme passif, celui de la fatigue, de l’épuisement, du renoncement intérieur, du « je ne veux plus rien » le célèbre « ah quoi bon?…. » Il traverse aujourd’hui d’innombrables existences individuelles et collectives. On y « fonctionne » sans habiter, on y « exécute » sans comprendre, et on y persiste sans adhérer. La désaffection, le désengagement profond, la perte du goût de l’œuvre, la disparition de toute visée haute, l’impression de porter des systèmes vides sans plus savoir au nom de quoi les porter, tout cela relève de ce nihilisme passif. Il n’a pas le visage de la catastrophe mais celui, beaucoup plus banal et beaucoup plus inquiétant, de la fatigue chronique, de la lassitude installée, du retrait dans le vide de soi-même.
Mais il existe aussi un nihilisme actif, plus violent, plus enragé, et fondamentalement plus destructeur. Ce n’est plus seulement alors : « je ne veux plus rien », mais : « je veux le rien ! ». C’est la forme d’une volonté qui, faute de pouvoir consentir à une vérité, à une hiérarchie, à une mesure, en vient à préférer la destruction à l’acceptation d’un ordre qui la dépasse. Elle attaque, dissout, saccage, elle retourne contre le monde, et souvent contre elle-même, une rage sans fin. Elle détruit ce qui existe avant elle, et ce qui a de la valeur, elle ne supporte aucune exigence de vérité, elle récuse toute hauteur comme oppression, toute limite comme violence, toute transcendance comme insupportable. Là encore, Nietzsche a vu juste : le nihilisme n’est pas seulement fatigue, il est aussi déchaînement de violence.
Or ces deux figures convergent. Qu’il se retire dans la lassitude ou qu’il s’enflamme dans la rage, le nihilisme produit un même résultat : l’être humain ne sait plus ce qui vaut en lui au-delà de sa fonctionnalité, au-delà de sa puissance, au-delà de son désir immédiat, au-delà de son utilité ou de sa capacité de destruction. Dans un tel monde, la technique devient naturellement souveraine. Non parce qu’elle serait un démon extérieur, mais parce qu’elle prospère dans un univers désespérément vide qui ne sait plus se demander ce qui mérite d’être servi, sauvé, transmis ou honoré. Quand il n’y a plus de finalité élevée, plus de vérité à chercher, plus de bien à discerner, plus de dignité irréductible à reconnaître, il ne reste plus qu’à optimiser. Et l’optimisation n’a pas besoin d’aimer, ni de contempler, ni de se demander pourquoi l’homme vaut plus qu’un système. Elle a simplement besoin de fonctionner.
« Seul un Dieu peut encore nous sauver »
C’est dans cette perspective qu’il faut entendre la phrase fameuse de l’entretien de 1966 de Heidegger au Spiegel : « Seul un Dieu peut encore nous sauver. » On a trop souvent caricaturé cette formule, soit pour la tourner en dérision, soit pour la spiritualiser rapidement. Elle dit pourtant quelque chose de très précis. Heidegger ne veut pas dire qu’une solution technique supplémentaire, une réforme institutionnelle bien conçue ou une meilleure gouvernance du progrès suffiront à nous tirer de l’impasse. Il veut dire que l’être humain ne maîtrise plus l’horizon même dans lequel il pense, produit, organise et développe. Le problème n’est pas seulement dans les instruments qu’il utilise, mais dans le monde qu’il a laissé advenir et qui le dépasse totalement.
Autrement dit, l’homme post-moderne n’a pas simplement créé des outils devenus trop puissants ; il a contribué à faire naître un régime de dévoilement dans lequel tout lui apparaît sous la forme du disponible et de l’exploitable (y compris lui-même). Et comme il pense désormais spontanément à partir de ce cadre, il ne peut plus, par ses seules forces techniques, sortir d’un monde défini par la technique. Ce diagnostic est vertigineux. Il ne dit pas que l’être humain ne peut plus agir, mais qu’il ne possède plus en lui-même la ressource suffisante pour renverser l’ensemble du mouvement qu’il a lancé (et qui, au mieux le dépasse, au pire l’engloutit). Nous sommes pris dans quelque chose de plus grand que nos décisions particulières : dans une logique d’époque, dans une configuration historique, dans un monde devenu presque intégralement lisible selon les catégories de la puissance disponible.
L’IA comme accomplissement visible de ce mouvement
C’est pourquoi l’intelligence artificielle doit être pensée moins comme un commencement que comme un accomplissement ne faisant qu’exprimer à un niveau inédit ce que notre monde portait déjà en lui. Elle radicalise l’externalisation du jugement, la délégation des opérations intellectuelles, la fragmentation de l’activité humaine en séquences calculables, la conversion de l’expérience en données, la valorisation absolue de la rapidité et de la performance (même (et surtout?) si cela est d’une superficialité absolue). Elle pousse jusqu’à un point critique la tentation de considérer que tout ce qui peut être traité comme information peut être confié à la machine, et que tout ce qui peut être optimisé doit l’être.
Le risque est alors immense. Non pas seulement parce que des métiers vont évoluer, disparaître ou se recomposer, mais parce qu’une civilisation peut finir par ne plus savoir ce qui, dans l’être humain, ne relève pas de l’ordre de la technique et de la performance. Si nous définissons l’intelligence humaine à partir de ce que l’algorithme peut déjà reproduire ou dépasser, alors nous aurons perdu d’avance. Car nous aurons implicitement admis que l’homme n’était lui-même qu’un système de traitement sophistiqué. À partir de là, la technique n’a même plus besoin de vaincre l’homme. Il lui suffit d’exceller là où l’homme s’est déjà lui-même réduit.
Le problème n’est donc pas que l’IA soit puissante mais qu’une humanité nihiliste soit tentée de lui remettre ce qu’elle ne veut plus porter elle-même : le travail lent du jugement, le poids de la responsabilité, l’épreuve de la décision, l’effort de la formulation, la charge de l’intériorité, la confrontation au réel, parfois même le souci de vérité. Là où l’être humain ne veut plus habiter sa propre condition, il délègue. Là où il ne veut plus répondre, il automatise. Là où il ne veut plus porter le tragique de la liberté, il rêve de procédures automatiques… L’IA ne crée pas ce mouvement :elle le rend infiniment plus efficace… Mais… il vient de nous, même si c’est pour nous détruire (cf. les nihilismes)…
La grande tentation des organisations contemporaines
Ce qui rend ce diagnostic si brûlant, c’est qu’il ne concerne pas seulement les grands débats philosophiques! Il traverse déjà la vie concrète des entreprises, des institutions et des collectifs de travail. Partout se répand la tentation de remplacer l’évaluation personnelle par l’indicateur, la présence managériale par le process, la responsabilité par la procédure, le discernement par le tableau de bord, la confiance par la traçabilité, etc… Ce n’est pas un hasard si tant de professionnels ont aujourd’hui le sentiment d’étouffer dans des systèmes de plus en plus outillés et de moins en moins habités. Le trop-plein d’outils ne compense pas le déficit de pensée. Il l’aggrave souvent.
Le drame est là : à force de vouloir tout objectiver, tout sécuriser, tout fluidifier, tout mesurer, nous avons produit des univers où l’être humain n’est plus requis comme sujet, mais seulement comme opérateur, comme appliquant. Dans un tel cadre, l’IA apparaît logiquement comme la suite logique du mouvement en rendant seulement plus efficace une organisation du travail qui avait déjà commencé à réduire la personne à la fonction. Voilà pourquoi le sujet n’est pas réservé aux experts du numérique. Il concerne tous ceux qui veulent encore défendre une certaine idée de l’homme dans le travail, dans la transmission, dans la décision et dans la vie collective.
Le management lui-même se trouve ici mis en demeure de se redéfinir. Ou bien il accepte, consciemment ou non, d’être l’administrateur plus ou moins raffinée de ressources humaines pilotées par des systèmes, et il s’inscrira naturellement dans la logique de réduction déjà à l’œuvre. Ou bien il se comprend encore comme une responsabilité à l’égard de personnes, de métiers, de situations concrètes, et il devient alors l’un des derniers lieux où peut encore se jouer une résistance (positive et constructive) sérieuse à la réduction de l’homme à sa seule fonctionnalité. La question n’est donc pas seulement technologique. Elle est managériale, culturelle, politique, philosophique et spirituelle.
Ce qui est en jeu : non pas sauver l’emploi, mais sauver l’humain
Bien sûr, la question des emplois est réelle, tout comme celle des recompositions économiques, sociales et professionnelles sont massives et parfois brutales. Mais si l’on s’arrête à cela, on manque (encore une fois) l’essentiel. Le véritable enjeu n’est pas seulement de savoir combien de postes seront transformés ou supprimés, mais de savoir ce qu’une société considère encore comme irréductiblement humain (nous n’osons empolyé le terme de « sacré » même au sens étymologique du terme tant le mot est piégé et pourtant le seul valable ici!). Car ce qui menace aujourd’hui n’est pas simplement une catégorie d’activités ; c’est notre aptitude même à reconnaître ce qui, dans l’être humain, ne peut être réduit à un « consommable » entendu comme quelque chose à exploiter (pas au sens marxiste du terme, bien sûr).
En ce sens, la lutte décisive n’est pas technophobe. Il ne s’agit ni de diaboliser les machines, ni de rêver d’un retour en arrière (si tant est qu’il soit possible). Il s’agit de refuser la capitulation anthropologique qui consisterait à accepter comme allant de soi que l’être humain ne vaut que par ses performances évaluables. Une société peut intégrer des technologies puissantes sans s’effondrer intérieurement, mais à une condition : qu’elle demeure capable de tenir ferme sur ce qui ne s’automatise pas, ne se calcule pas et ne se remplace pas. Or c’est précisément cette fermeté qui vacille dans le nihilisme contemporain.
Nous savons développer des puissances considérables, mais nous ne savons plus très bien au nom de quoi les limiter (heureusement qu’il nous reste quelques irréductibles philosophes). Nous savons accélérer, mais nous ne savons plus ce qui mérite d’être préservé de l’accélération. Nous savons produire des outils de plus en plus puissants, mais nous ne savons plus nommer avec assez de force ce qui, dans l’être humain, excède absolument le statut de moyen, d’outil ou de ressource. Et comme nous ne savons plus le nommer, nous finissons par l’organiser comme si cela n’existait pas. C’est là que se mesure le degré de dévastation d’une époque et nous entraîne dans un univers déshumanisé…
Vers l’humain humanisé
C’est pourquoi la question de l’IA est d’abord une question (osons les grands mots!) de civilisation. Elle nous oblige à revenir à une interrogation première : qu’est-ce qu’un être humain ? Est-ce qu’il dépasse la seule dimension d’être un ensemble de « capacités mobilisables » ? Tant que cette question restera refoulée (sujet tabou…), le débat sur la technique sera condamné à l’impuissance ou à l’agitation superficielle. En revanche, si nous acceptons d’y revenir, alors peut-être l’IA cessera d’être regardée comme le sujet central, pour apparaître enfin comme ce qu’elle est : le miroir grossissant d’une humanité qui risque de s’oublier elle-même (voire travaille à sa destruction).
Cet oubli n’appelle pas seulement une critique mais un travail plus profond, plus exigeant, plus décisif : celui qui consiste à redemander ce que veut dire devenir humain, ou plus exactement humaniser son humanité. Si la dévastation contemporaine tient à la réduction de l’homme à la ressource, alors la réponse ne peut être que philosophique et anthropologique au sens fort. Elle doit porter sur ce qu’est un homme lorsqu’il n’est pas réduit à sa fonction, lorsqu’il n’est pas absorbé par le système, lorsqu’il ne se dissout ni dans la fatigue du nihilisme passif ni dans la rage du nihilisme actif.
Il faudra donc reprendre la question à sa racine. Qu’est-ce qu’un humain humanisé ? Qu’est-ce qu’un être qui ne se laisse pas définir par son seul rendement, ni par sa seule capacité de traitement, ni par son utilité économique ou organisationnelle ? Qu’est-ce qu’un être humain qui, loin d’être seulement un « animal performant » ou un opérateur sophistiqué, devient capable de vérité, de liberté intérieure, de responsabilité, de relation juste, de fidélité, de combat contre sa propre barbarie, d’ouverture à plus grand que lui ? C’est là, sans doute, que s’ouvre désormais le chantier essentiel. Non plus seulement penser la technique, mais penser l’homme à la hauteur de ce qu’il peut devenir lorsqu’il n’abdique pas son humanité.
Le danger véritable n’est donc pas que la machine devienne humaine. Le danger est que l’homme consente à devenir mécanique dans sa manière de réfléchir (la pensée échappant à la mécanique), de travailler, de décider et de se comprendre. Ce qui menace notre temps n’est pas seulement l’essor de l’intelligence artificielle, mais la disposition intérieure d’une civilisation qui ne sait plus très bien pourquoi l’homme vaut plus que ce qu’il produit, plus que ce qu’il sait traiter, plus que ce qu’il rapporte au système. Heidegger avait vu, avant l’heure, que la technique moderne n’était pas un simple arsenal d’outils mais une forme historique totale, capable de remodeler silencieusement notre rapport à l’être, au monde et à nous-mêmes. Nietzsche avait vu que, lorsque les fins se retirent, l’homme vacille entre l’épuisement et la destruction. L’intelligence artificielle ne fait que rendre cette double vérité plus visible, plus brutale, plus quotidienne. La question n’est donc pas de savoir si la technique ira plus loin encore. Elle ira plus loin. La seule question sérieuse est de savoir si l’homme, au cœur même de ce déferlement, sera encore capable de ne pas se laisser réduire à la condition de "consommable". Car c’est là, désormais, que se joue l’essentiel.
En guise de conclusion et d'ouverture...
À partir de cette analyse, la question ne peut plus être simplement d’adapter le management à la technique, ni de chercher à préserver quelques marges d’humanité dans des systèmes qui, par leur logique même, tendent à réduire l’être humain à une ressource, un moyen. Elle a toujours été plus exigeante et plus radicale : qu’est-ce que le management fait de l’être humain, et à partir de quelle compréhension de l’homme agit-il réellement ?
Car un management n’est jamais neutre. Il peut organiser, avec rigueur et efficacité, la réduction de l’homme à sa seule fonctionnalité, et le reconduire vers une forme d’animalité maîtrisée, performante, parfaitement ajustée aux exigences du système. Mais il peut aussi, à certaines conditions, ouvrir un espace dans lequel l’homme n’est pas seulement requis pour fonctionner, mais appelé à se tenir à hauteur de son humanité.
Notre différence se situe précisément ici : depuis la création de Parrhèsia en 2002, nous élaborons des approches du management des équipes qui cherchent précisément à tenir cette double exigence : articuler performance et humanité. Ces réponses aux questions des managers, des dirigeants et des organisations ne se réduisent ni à des techniques ni à des méthodes, même si elles en proposent et les travaillent avec précision. Elles engagent également des postures, des manières d’observer, d’analyser, de décider et d’agir, qui engagent un travail de recul et d’intelligence du réel, nourri d’éclairages philosophiques et anthropologiques.
Ce chantier est exigeant car il ne relève ni de l’ajustement ni du vernis mais il engage une autre manière d’appréhender et de comprendre ce qu’est un être humain au travail, et ce que signifie réellement manager.
Nous avons donné une perspective aux managers et dirigeants en ouvrant sur ce que nous appelons « le diamant humain de la performance » qui valorise une performance intégrale et surtout en proposant un « mouvement managérial » global qui permet aux managers d’articuler harmonieusement et de manière complémentaire les dimensions verticales (exigence et dimension régalienne du management) et horizontales (mise en autonomie et responsabilisation). Nous prendrons le temps de dévoiler les fondements philosophiques de notre approche humanisante du management.
Sophie GIRARD
Jean-Olivier ALLEGRE
Philosophe (toujours), consultant (très souvent), veilleur (autant que possible)
Sortir de l’ennemi ? Ou sortir du réel ?
Nous ne voulons plus d’ennemis, comme si le réel pouvait se plier à notre désir de paix. Mais ce que nous refusons de nommer continue d’agir… et parfois de nous désigner, nous, comme ennemi.
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